DISCRIMINÉES : Quand les professionnelles font les frais de la tradition

Lundi dernier, Jeune Consulting a organisé sa première conférence en ligne sur le sujet de la discrimination des femmes dans le monde du travail, accueillant cinq intervenants experts du domaine et plus de cinquante spectateurs. Au vu du succès de cet événement et des nombreux retours positifs que nous avons reçus, la rédaction de Jeune Consulting vous retrace le cours de cette soirée captivante.

De la sous-représentation au sexisme structurel : la discrimination des femmes à l’Université

Marie Sautier ouvre le bal en dépeignant le monde de la recherche universitaire comme un milieu majoritairement masculin et ce, particulièrement en Suisse. Par quoi se traduit donc ce phénomène ? Cela s’explique tout d’abord par la masculinisation des disciplines académiques les plus valorisées socialement, comme les mathématiques ou l’ingénierie. Ensuite, la doctorante de l’Université de Lausanne avance le fameux plafond de verre : dans le monde académique suisse, plus les échelons sont élevés, moins on y rencontre de femmes.

Remédier à ce problème de sous-représentation demande d’en comprendre les mécanismes. Morgane Wüthrich, membre du bureau pour l’égalité à l’Université de Neuchâtel, soutient que le phénomène ne peut être attribué à un manque d’investissement professionnel de la part des chercheuses. Bien plutôt, c’est le niveau organisationnel qui est en cause : le cadre de travail dans le monde académique encourage la mise à l’écart des femmes au travers d’un sexisme structurel. Des mesures sont généralement prises pour aider les victimes dans les universités suisses, comme l’UniNe présentant un plan d’action d’envergure pour lutter contre le sexisme au sein de l’institution. Ce dernier passe par une politique de tolérance zéro, le développement d’une cellule de médiation externe, la création d’un site web dédié et le lancement de la campagne #UNIUNIE contre le harcèlement. Pour ce qui est des causes de ce sexisme, elles semblent se situer au-delà des murs de l’Université, au sein-même de notre organisation sociétale…

 

Entre vie de famille et vie professionnelle : la lourde responsabilité des femmes dans le schéma traditionnel suisse

La sous-représentation des femmes concerne également la vie économique : le monde de l’entreprise suisse ne compte en moyenne qu’un quart de femmes et bien moins dans les postes de direction. Pour Françoise Piron, directrice de ÈRE3, une entreprise de conseil innovante dédiée à la sensibilisation des entreprises aux questions d’égalité et de mixité hommes-femmes, c’est le schéma familial suisse qui est en cause. Traditionnellement, la femme est le pilier de la vie de famille suisse. Conséquence de quoi, après les premières naissances, la plupart des femmes réduisent significativement leur temps de travail professionnel. En plus d’être social, le problème est aussi politique et économique : le salaire de ces dernières est gravement affecté par leur départ en congé maternité et le coût de la prise en charge des enfants est si élevé qu’il est parfois plus rentable pour le foyer que la femme stoppe toute activité professionnelle pour se dédier à l’éducation et au soin des enfants.

Marie Sautier est enseignante-chercheuse à l’UNIL et travaille sur les inégalités de genre en milieu académique.

 Morgane Wüthrich est membre du bureau pour l’égalité des chances à l’UNINE.

Françoise Piron est la directrice d’Ère3, une entreprise de conseil en solutions d’intégration des femmes en entreprise.

Aurélien Witzig est chargé d’enseignement à la Faculté de droit de l¹UNIGE et spécialiste du droit du travail.

Ce partage des rôles fortement genré est apparemment une spécificité suisse. Dans les pays de l’OCDE, nous dit la cheffe d’entreprise, les guerres du XXème siècle ont remis en question le rôle traditionnellement domestique de la femme en valorisant la main d’œuvre féminine à la suite d’une diminution significative de la population masculine. La Suisse s’étant abstenue des conflits, elle n’a alors pas connu les évolutions sociales qui succédèrent à ces crises historiques majeures.

 

Quelles solutions pour sortir de ce schéma traditionnel genré inégalitaire ?

Pour l’intervenante, la demande en main d’œuvre féminine va augmenter à mesure que la génération des Baby-boomers sortira du marché professionnel. Dans l’intervalle, il est crucial que la loi poursuive son évolution afin de protéger le droit du travail féminin. Cette protection – pour l’instant imparfaite – doit se doubler d’une valorisation du rôle professionnel des femmes, à la fois au sein de l’entreprise, mais aussi dans la société en général par le biais de leur représentation culturelle avec, par exemple, l’écriture inclusive. Yannick Ferrari, membre de la commission égalité Syna, rejoint Françoise Piron sur ses observations et mentionne aussi la valorisation de figures professionnelles de femmes dans les médias (notamment les réseaux sociaux) et la formation des employés sur la théorie des genres comme solutions envisageables. La directrice d’Ère3 conclut en remarquant que les plus grandes évolutions professionnelles ont souvent leurs racines dans la sphère privée : un monde professionnel plus paritaire doit passer par une meilleure distribution des tâches dans la vie familiale de la population helvétique.

Discrimination des femmes dans la législation suisse : quelles protections pour quels résultats ?

Le gouvernement suisse a entrepris ses premières mesures légales contre la discrimination des femmes dans le monde du travail qu’à partir de 1995, soit bien plus tard que la majorité des autres pays occidentaux. Aurélien Witzig, docteur en droit et avocat, met en exergue qu’au niveau de la loi, la discrimination à l’embauche se traduit par une compensation monétaire pour la victime de la part de l’employeur. Légalement, la loi codifie et condamne d’autres formes de discrimination, comme l’attribution des tâches professionnelles, l’aménagement des conditions de travail, la rémunération salariale, la formation, la promotion et la résiliation des contrats.

Si de prime abord la loi semble protéger la victime de discrimination dans le cadre professionnel, il appert que ces formes de discriminations sont très difficiles à prouver d’un point de vue légal. Elles restent donc parfois invisibles et peuvent se perpétuer dans l’impunité. Une autre question qui se pose au sujet de la régulation de comportements discriminatoires réside dans celle de la liberté de l’entrepreneur : pour ne pas compromettre la compétitivité sur le marché du travail, affirme l’avocat, il est important que la loi trouve un équilibre entre protection des victimes de discrimination et tolérance quant à la sélection d’employés sur la base de critères légitimes. Il reste donc au droit suisse une longue route à parcourir pour que les femmes soient correctement protégées de la discrimination dans le monde du travail …

Pour conclure ...

Grâce à des intervenants experts du domaine sur ces différentes perspectives, cette présente conférence a apporté un éclairage particulièrement riche à ce problème sociétal toujours brûlant d’actualité. La discrimination de genre est bel et bien encore ancré dans le monde du travail et pour le déloger, il faudra le considérer à sa racine.

Propos recueillis et rédigés par

Juliette

Juliette

Étudiante en master de Lettres à l'UNINE

Nathalie

Nathalie

Étudiante en master de Journalisme et Communication digitale à l'UNIGE

Tina

Tina

Étudiante en master de Commerce à l'UNINE

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